Washington l'africaine
Qui l’ignore ? Dans les veines de l’actuel résident de la Maison Blanche coule du sang africain. Ce qui est moins connu, en revanche, c’est que dans les années 1970 Washington était surnommée « Chocolate City », les Africains-Américains représentant alors près de 70 % de la population. La « ville chocolat », le terme est-il encore acceptable sous le règne du politiquement correct ? Certes pas. Pourtant, en arpentant les rues de la capitale fédérale, l’impression demeure : on y croise plus de Noirs que de Blancs. Vérifications faites, les chiffres le confirment. Il y a 57 % d’Africains-Américains dans le district de Columbia, contre 12,8 % à l’échelle nationale.
Pas étonnant alors que, à peine arrivé à l’hôtel Hamilton Crowne Plaza, à l’angle de 14th Street et de K Street, on se retrouve embarqué dans une longue conversation avec le « concierge » – ce mot français que les Américains utilisent en lieu et place de notre « réceptionniste » –, un Congolais de Kinshasa qui ne lit plus Jeune Afrique depuis des années mais se souvient avec précision des articles de Sennen Andriamirado, notre collaborateur décédé en 1997.
Une clientèle abondante
Un peu plus tard, dans un taxi, la discussion prend des saveurs éthiopiennes : le chauffeur, comme bon nombre de ses collègues, est originaire d’Addis-Abeba. Il travaille ici depuis plus d’une dizaine d’années, s’est marié aux États-Unis, et sa femme vient d’accoucher. Comme la plupart de ceux qui n’ont pas de hauts revenus, il ne vit pas à D.C. même mais dans l’État voisin de Virginie, à Falls Church. C’est là qu’il peut retrouver, sur George Mason Drive, des produits venus de son pays natal. Installée depuis dix-huit ans en Amérique, Frehiwot Kebede a monté son magasin, l’Awash Market & Butcher Shop. Si autrefois il lui arrivait de ne pas croiser un Éthiopien pendant six mois, elle a aujourd’hui une abondante clientèle qui vient lui acheter des galettes d’injera, des graines de café ou des CD de musique éthiopienne. Les échoppes situées à côté de la sienne portent toutes des inscriptions en amharique…
Un peu plus tard, une autre conversation nous entraînera jusqu’au Nigeria. Enfin, plus précisément à Lanham-Seabrook, dans l’État voisin du Maryland. Le magasin de Clement Igbokwe, J & J International Food Store, accueille une clientèle africaine, caribéenne, hispanique. Poissons séchés, épices, huile de palme et vidéos made in Nollywood remplissent les rayons. « Je ne distribue pas de films violents, seulement des romances ou des vidéos pour la famille », s’empresse de préciser le maître des lieux.
Mais l’Afrique à Washington, c’est aussi une histoire plus ancienne, celle des descendants d’esclaves. Sur la rive du Potomac, en remontant le Mall, avec dans le dos la coupole blanche du Capitole et en face le Lincoln Memorial, on ne peut s’empêcher de songer à ce jour d’août 1963 où Martin Luther King prononça ici son fameux « I Have a Dream ». Comme on ne peut s’empêcher d’évoquer sa mémoire lorsque l’on passe par U Street où, après son assassinat en 1968, trois jours d’émeutes entraînèrent la destruction de nombreux bâtiments. Au coin de cette même rue et de Vermont Street, l’African American Civil War Memorial – une sculpture d’Ed Hamilton – rappelle que, bien des années plus tôt, 209 145 soldats africains-américains ont combattu aux côtés de l’Union durant la guerre de Sécession.
Quel long chemin parcouru ! Ville aux grandes artères peu peuplées, Washington est aujourd’hui dirigée par un maire démocrate à l’image du melting-pot américain : le tout jeune Adrian Fenty, 39 ans, est né d’un père afro-panaméen et d’une mère italo-américaine. Il a soutenu Barack Obama lors de l’élection de 2008. Bien entendu.
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