Il en va de même de Cédric, qui devient Cédrick ou Sédrick ; Jérôme (Gérôme) ; Audrey (Odrey) ; Constantin (Costatin, Constantint) ; Isidore (Isidort) ; Huguette (Hyguette) ; Corneille (Corney) ; Juvénal (Jivénal) et j’en passe. C’est le lieu de préciser que le son u français n’existe pas dans les langues congolaises ( il se prononce ou). D’où la tendance pour certains Congolais à confondre le i avec le u dans les mots français, cette dernière lettre devenant i. Que la confusion se fasse à l’oral, cela passe encore. Mais qu’elle se pratique à l’écrit, il y a lieu de se demander comment cela peut être possible. Peut-on imaginer que ces enfants n’ont jamais vu comment s’écrivent les prénoms étrangers qu’ils portent ? N’ont-ils jamais rien lu ? Et si c’était le cas, leurs formateurs ou leurs parents ne peuvent-ils pas corriger ces fautes d’orthographe ? Mais comme personne ne s’en est chargé, ces prénoms se retrouvent orthographiés ainsi dans leurs diplômes. Un autre phénomène, plus déroutant encore, a retenu mon attention : les jeunes Congolais ont transformé beaucoup de patronymes étrangers en prénoms.

La liste est longue et déroutante. Ainsi, ces bacheliers se prénomment officiellement Miterand ou Mitterrand ; Bush ; Giscard ou Jiscar ; Chirac ou Chirack ; Michel Platini (ou Platiny); Giresse avec ses variantes (Jiress, Jires…) ; Givenchy (Juvency, Jivincy); Hugo Boss ; Benz ; Américain ; British ; Léopold II ; Manix ; Jospin ; Reagan (Riguin, Reagean, Rigean, Rigain, Riguène) ; Don King ; Mike Tyson ; Rocky ; Stallone ; Belge ; Michaelange ; Chanel ; Chancel ; Cerruti ; Hergé ; Hotriche (pour Autriche) ; Derrick ; Bob Marley ; Kissinger ; Nixson ou encore Nickson ; Anelka ; Tigana ou Tighana… Sous Mobutu, cela s’appelait de l'aliénation culturelle, un mal qu'il fallait combattre par le biais de l’authenticité. D’où le rejet, à partir de 1972, de tous les prénoms étrangers et leur remplacement par des noms locaux, sans prénoms, considérés à l’époque coloniale comme « sauvages ».

En 1990, dès que la démocratisation a commencé, les Zaïrois, par rejet du régime en place, avaient repris leurs prénoms chrétiens. Et voilà comment, aujourd’hui, leurs enfants, confondant prénoms et patronymes apparemment sans repères culturels, se forgent, le plus officiellement du monde, une drôle d'identité.