Dans quelques minutes il sera au poste ou pire, passé à tabac par ses congénères. »

Mais quand une amie tunisienne me proposa purement et simplement d’ « aller boire un café » , j’en restais sans voix. Je n’avais pas encore eu le temps de remarquer que sur l’avenue principale de Tunis, la plupart des grands cafés étaient ouverts et que des tunisiens s’y engouffraient discrètement tout au long de la journée. A l’intérieur, l’atmosphère est étouffante. Pas un seul client qui ne soit en train de fumer des cigarettes. Des femmes seules lisent le journal en sirotant un jus de fruit. Des groupes d’hommes parlent fort autour d’un café. Je me frotte les yeux, mais non, je ne rêve pas. Il existe, à quelques encablures du Maroc, un pays musulman où la liberté individuelle est respectée au point que l’on peut dé-jeuner sans risquer le lynchage en place publique. Bien sûr, la réalité n’est pas si rose. Un taxi m’a pris à parti un matin où je me rendais à un rendez vous important. « Tu jeunes ? » me demandait il avec insistance. A la tolérance peut être faudrait il parfois ajouter la discrétion.

Mais enfin, l’exemple tunisien est peut être ce qui a inspiré les activistes marocain du groupe MALI (Mouvement alternatif pour les libertés individuelles). Crée par une journaliste et une pédopsychiatrie ce groupe a lancé un appel sur facebook à l’intention de ceux qui veulent défendre « toutes les libertés. Même celles des homosexuels et la liberté de culte. » Jusque-boutistes, ils vont jusqu’à se retrouver dimanche 13 septembre à la gare de Mohammedia pour un dé-jeuner en public. Ce qui devait arriver arriva : les policiers les attendaient et les ont immédiatement conduits au poste. Depuis, l’affaire suscite les réactions les plus diverses et les plus passionnées. La majorité voit dans ce groupe de jeunes de coupables fauteurs de trouble, des ennemis de l’Islam qui donnent du Maroc un visage déplorable. D’autres, une minorité silencieuse, soutient sans l’avouer les revendications de ces activistes pour qui on devrait pouvoir être marocain sans être obligé de pratiquer l’Islam. Mais aujourd’hui, une loi existe : l'article 222 du code pénal marocain stipule que "tout individu notoirement connu pour son appartenance à l'islam qui rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le ramadan" encourt une peine d'un à six mois de prison.

Le problème est épineux et quelle que soit son opinion, on peut considérer que la méthode des membres du MALI n’est pas la bonne. Dans un pays où l’élite et la population vivent de manière de plus en plus différente, où l’extrémisme et l’intolérance sont des réalités quotidiennes, donner du grain à moudre aux tenants les plus populistes et les plus nationalistes de la sphère médiatique et politique n’était sans doute pas une bonne idée. Le chemin sera long avant qu’au Maroc aussi on puisse « dé-jeuner en paix ».