C’était sans compter sur mon récent séjour au Togo. La musique étant une passion absolue, je profite du peu de temps que m’autorise chaque mission pour dénicher la perle rare. A Lomé, où je suis resté une dizaine de jours, elle s’appelle Jean Djogoo.

Discret et réservé, ce pianiste médaillé du Conservatoire d’Abidjan, entre littéralement dans son clavier. Avec lui le piano reprend des couleurs. Du jazz au tube plus sirupeux qu’il lance aux touristes pour des raisons strictement alimentaires, Djogoo est fluide, rayonnant et, comme tous les pianistes, habité par son instrument.

A vrai dire, il est bien plus que cela. Le rire déployé à pleine dents - de préférence très blanches - les Africains n’auraient pas leur pareil pour la danse et le sport ? Et bien figurez-vous qu’il y en a même qui excellent hors des canons injurieux dans lesquels l’inconscient occidental voudrait les enfermer. Car Djogoo n’aime ni la danse, ni le sport, ni les rythmes déployés jusqu’à la transe. Son culte à lui c’est Frédéric Chopin.

Prononcez le seul nom du Maître et le voilà interpréter d’une traite la Mazurka op.33 n°1, qui n’est pas l’une des plus simples du génie franco-polonais (à supposer qu’il existe une seule pièce facile chez Chopin).

S’engage entre nous une conversation sur le piano, sur Chopin bien sûr mais aussi un autre de ses Dieux morts : Michel Petrucciani. Une chance, j’ai vu Petrucciani une vingtaine de fois. Je lui parle alors de ce grand pianiste d’à peine 60 cm porté tel un enfant dans les bras de son batteur - souvent Victor Jones - à chaque fois qu’il entrait sur scène. Après avoir soigneusement déposé ses deux petites béquilles au sol, il s’asseyait en une seconde face à son Steinway avant d’engager un concert époustouflant de fraîcheur et de sensibilité.

Djogoo, qui ne l’a jamais vu, boit mes paroles avec la même intensité que j’admire sa musique. Je continue en lui expliquant sa technique pour attraper les aigus et les graves du clavier…en sautillant sur les fesses par à-coup. Comme Mickael Jackson en moins connu, Petrucciani était une météorite de génie. Un Rimbaud du clavier et de l'harmonie qui en quinze ans de carrière a laissé une trace et des morceaux indélébiles.

Ces échanges me délassent des rendez-vous ministériels où la langue de bois est reine, où l’on parle de ces puits sans fond que sont le développement ou les crises africaines. Bien avant l’économie, la mondialisation culturelle existe depuis des lustres. C’est à la musique qu’on le doit.

En remontant dans ma chambre je me suis subitement pris à rêver qu’un jour un sub-saharien puisse enfin tenir la baguette d’un orchestre symphonique européen, là où les Chinois sont passés maîtres de puis longtemps à l’image de Xian Zhang, Xu Zhong ou encore Myung-Whun Chung.

Mieux, je rêve qu’un Africain puisse devenir concertiste et conquérir ce bastion nommé « Grande Musique », le seul finalement que l’Afrique ne domine pas en matière musicale.