A Abidjan, il fut un temps où avoir un téléphone portable était un signe extérieur de grande importance. On l’arborait, on parlait fort, on le montrait, même si parfois, faute de crédit, il n’était qu’un pauvre boîtier de plastique vide. Peu importe qu’il pèse une demie livre ou déforme les poches, il fallait en avoir un.
Puis vint le temps où il fallait en avoir un, mais pas n’importe lequel. Un « high tech », un qui prenne des photos, qui enregistre les conversations, qui stocke un million de numéros, qui brille dans le noir, envoie des SMS, des MMS et des pourquoi pas des M&M’s.. Il fallait un mobile classe, un mobile qui vous distingue des millions d’autres propriétaires de mobile.

Aujourd’hui n’importe quel margouillat arbore le plus design des téléphones, et d’ailleurs le gueux n’en a pas un, il en a deux. Un pour le bureau, l’autre pour le deuxième bureau. L’homme distingué n’a plus qu’une solution : la surenchère. Non seulement le portable sera beau, en plus, il sera nombreux. Trois, c’est un minimum.

Il fut un temps où le coût des communications entre opérateurs justifiait cette multiplication d’appareils. Comme si les grands quelqu’un que nous sommes ne pouvaient pas s’offrir une légère surtaxe… Voici donc nos hommes d’importances affublés en permanence de leurs trois appendices. Un pour le tout venant, un autre pour les appels importants et le troisième, sorte de téléphone rouge, réservé aux extrêmes urgences, aux communications entre gens importants.

Pendant la journée, aux heures de travail, le grouillot, secrétaire, garde du corps, majordome, tient dans ses deux mains, les trois précieuses lignes. Lors des dîners en ville, on pose les trois téléphones sur la table, bien en évidence.

Quand un des trois sonne, on jette un œil rapide, si l’appel vient d’un manant on coupe directement, si c’est un proche ou un puissant – mais pas trop -, on laisse la messagerie, et quand on décroche c’est que l’interlocuteur, si ce n’est pas Dieu lui même, doit être l’un de ses saints.

Car malgré la multiplication des récepteurs et des lignes, jamais depuis l’invention des téléphones portables il n’a été aussi difficile de joindre quelqu’un dans ce pays. D’abord il faut s’assurer d’avoir LE numéro, pas celui de la ligne des manants ou celle du tout venant, non ! Celle du téléphone rouge. Ensuite il faut apprendre à se faire reconnaître. Envoyer d’abord un SMS pour décliner votre identité, patte blanche sur le réseau, avant de numéroter pour de bon.

Une fois que la haute personnalité a repéré votre numéro, ne pas se planter. Pour l’appeler il faudra toujours utiliser le même numéro, et pour vous qui avez déjà quatre lignes…c’est un vrai travail que de s’y retrouver

Bientôt avant de téléphoner il faudra passer voir les gens pour les prévenir qu’on va les appeler, sinon ils risquent de ne jamais décrocher. On ne le dira jamais assez : vive le progrès.