Impossible d’y échapper : elle est partout, s’immisce dans toutes les conversations, sature les messageries, parasite la toile. Elle, c’est « LA » rumeur. Elle s’est propagée comme une traînée de poudre, utilisant tous les moyens de communication, des plus ancestraux (le téléphone arabe) aux plus modernes (les réseaux sociaux comme Facebook et même le petit dernier, Twitter), en passant, bien sûr, par les cafés. L’histoire – ou plutôt la fable – fait froid dans le dos : un dangereux réseau de voleurs d’organes, en cheville avec des médecins et des cliniques, sévirait en Tunisie, et kidnapperait et assassinerait des enfants pour prélever leur cÅ“ur, leurs reins, leurs cornées ou leur foie, et alimenter une riche clientèle étrangère.

Tout serait parti d’un cambriolage. Des voleurs, pénétrant dans l’appartement d’un médecin à Ennasr, un quartier résidentiel à la périphérie de Tunis, seraient tombés en ouvrant le frigo sur un cadavre de bébé mutilé. Horrifiés, ils se seraient précipités au commissariat pour prévenir la police. Rapidement, des versions concurrentes se sont mises à circuler : on aurait rapporté des découvertes similaires à la Cité Olympique, à El Menzah, à Montfleury, en banlieue Nord, à El Haouaria, à Sousse. Puis on s’est mis à parler de vagues d’enlèvements. Très vite, l’affaire a tourné à la psychose. Des internautes ont commencé à diffuser des photos d’enfants qui auraient soi-disant été enlevés. D’autres en ont profité pour régler quelques comptes au passage en « divulguant » des noms de médecins incriminés…

Ce canular morbide a fini par prendre de telles proportions que le ministre de l’Intérieur, Rafik Bel Hadj Kacem, s’est senti obligé de convoquer la presse pour démentir officiellement ces « affabulations »…

Cette affaire témoigne du goût des Tunisiens pour le sensationnalisme et les faits divers. Elle montre aussi que le sens critique n’est pas la qualité d’esprit qui les caractérisent le mieux. Macabre et morbide, l’histoire des vols d’organes était extravagante et invraisemblable : un tissu prélevé doit être conservé dans des conditions d’asepsie parfaite et être greffé dans les 6 à 12 heures, et l’opération est tout sauf simple. Les rumeurs ont toujours trouvé en Tunisie un terreau fertile. Tite-Live, le grand historien de l’antiquité, notait déjà que Carthage avait des problèmes avec les odeurs et la rumeur. L’assainissement du Lac de Tunis a permis de faire disparaître les odeurs pestilentielles de lagune. Mais pour l’instant, personne n’a trouvé de parade efficace contre la rumeur…