En tant qu'ancien Kinois, je rejette catégoriquement ces allégations : les hommes, quelles que soient les latitudes, ont les mêmes qualités et les mêmes travers. Mettre tout le monde dans le même sac me paraît excessif. Le jugement porté sur les habitants de Kinshasa traduit à la fois cette envie et ce rejet que nourrissent les provinciaux à leur égard.

Cela dit, certains comportements laissent perplexe. Ils pourraient amener à penser qu'il y a réellement une façon kinoise d'agir en matière de savoir vivre en société. Je m'en suis rendu compte lors de mon tout récent séjour dans la capitale congolaise. Y connaissant beaucoup de gens, j'ai dû donner plusieurs coups de fil pour signaler ma présence. L'accueil, au téléphone, a été enthousiaste et la plupart de mes interlocuteurs ont exprimé leur désir de me voir. Nous avons arrêté des dates. Le moment venu, à ma grande surprise, personne n'est venu, personne ne m'a rappelé !

Une autre fois, je suis présenté à un monsieur, haut responsable dans un grand corps d'Etat. Ravi d'avoir fait ma connaissance, il décide de m'inviter chez lui. Quarante-huit heures plus tard, à l'heure du rendez-vous, il m'envoie un SMS pour m'annoncer que, pris par une obligation, il ne pourra passer me prendre à mon hôtel que dans quatre-vingt-dix minutes. Un mois après, j'attends toujours.

Pour couronner le tout, c'est un ministre que je connais depuis une dizaine d'années qui me pose un lapin. A la demande d'un ami, il a accepté de me recevoir pour un entretien dans le cadre de mon travail. Il a lui-même fixé l'heure et le lieu du rendez-vous. L'ami a même pris le soin d'attirer mon attention : "Avec lui, une minute après l'heure ce n'est plus l'heure". Nous avons, par conséquent, pris toutes nos dispositions pour éviter tout retard. Arrivés à son cabinet à l'heure prévue, sa secrétaire nous annonce qu'il est absent. Au bout d'une longue attente, las, nous décidons de rebrousser chemin. L'intéressé n'a jamais appelé pour donner la moindre justification de son absence. Comme tous les autres.

Il serait néanmoins très réducteur d'en conclure que l'attitude pour le moins cavalière de ces personnages, véritables "esquiveurs" comme disent les Kinois, est le propre de toute une ville. Kinshasa compte aussi des hommes et des femmes qui n'ont rien à voir avec ces kinoiseries. Qui, eux, respectent les autres et leur parole. C'est la meilleure façon de se respecter soi-même et d'être respecté.