« Ch'ta », (« la pluie ») rythme tous les dialogues souvent conclus par le sourire de ceux qui pensent que la baraka a touché le Maroc au moment où l'économie mondiale est en panne. Sur l'autoroute déserte et hors de prix (90 dirhams pour 340 km ! à comparer avec le non moins vertigineux prix au litre de supercarburant, 11 dhs, proportionnellement trois fois plus cher qu'en France) qui m'a conduit de Marrakech à Casa, la plaine du Haouz que j'ai toujours connue sous sa robe rouge et rocailleuse, a adopté les teintes vert fluorescent du Connemara. Du jamais vu depuis trente ans, selon les vieux Marocains. Les barrages (dont celui de Lalla Takerkoust presque à sec il y a deux ans) sont pleins et même sur le point de déborder. Les étals des primeurs, les moutons grassouillets, la mine souriante des fellahs et des bergers témoignent déjà de l'excellente campagne agricole qui se profile. Et fonctionnent comme un baromètre du moral des Marocains rivé sur la richesse potentielle des récoltes et de l'élevage. Certes, les professionnels du tourisme de Marrakech s'inquiètent un peu de ce mauvais temps qui contrarie leurs clients abonnés à une destination trop souvent vendue « soleil clés en main », certes, les artères des grandes villes sont régulièrement noyées sous les eaux malgré les très juteux contrats d'assainissement conclus avec des entreprises françaises ou espagnoles ces derniers années, mais dans l'ensemble, le fameux « au Maroc gouverner c'est pleuvoir » diagnostiqué par Lyautey se vérifie une fois encore. Heureusement car d'autres nuages s'annoncent. Après cinq ans de frénésie (+ 300% en trois ans à Marrakech pour le prix du terrain nu, + 400% dans les appartements haut de gamme du Guéliz), les prix amorcent leur décrue surtout dans les produits à destination des milliers d'investisseurs étrangers qui ont répondu aux sirènes des médias internationaux. A Marrakech promoteurs et spéculateurs retiennent leur souffle. Officiellement, on parle de « tassement », de « pause ». En réalité, même si l'on rase encore quelque joyaux architecturaux coloniaux (comme l'hôtel des Ambassadeurs dont j'ai vu disparaître le lendemain de mon arrivée la splendide façade art déco), les bulldozers se sont enfin calmés. Dans la Palmeraie ou sur la route de Fès plusieurs projets sont en panne et les grues immobiles. Casa et Rabat, noyées sous les eaux, connaissent toujours pour leur part une intense activité de construction. Les deux mégapoles vivent au rythme des grands chantiers dont les plus spectaculaires sont la création du réseau de tramway qui éventre les artères historique de la capitale et l'aménagement pharaonnique de la vallée du Bou Regreg. Heureusement encore ignorée des opérateurs touristiques internationaux, Rabat, malgré la frénésie des marteaux-piqueurs, reste l'un des véritables joyaux urbanistiques du royaume. Si le tourisme semble marquer le pas, les deux villes connaissent toujours un véritable embouteillage d'hommes d'affaires, essentiellement européens qui semblent convaincus que le Maroc mérite toujours son surnom de « Californie de l'Europe » et peut aussi se comparer au « tigre irlandais » de la belle époque de l'Union européenne.