A Orly, par ce froid matin du 22 février, je suis dans la navette qui m’emmène vers l’Airbus 319 de la Compagnie aérienne du Mali. Et je m’interroge : que font ces deux fourgonnettes de la police française, tous gyrophares allumés, au pied de l’appareil ? Après l’hypothèse terroriste, celle du trafic de drogue me vient à l’esprit. Mais pour un trajet dans le sens Europe-Afrique de l’Ouest, cela ne tient pas debout non plus…

C’est au moment d’embarquer, quelques instants plus tard, que nous découvrons la vérité. Assis dans la pénombre d’un des fourgons, un homme attend, immobile. Abattu et résigné comme un condamné à une lourde peine, il tourne le dos aux passagers. C’est un «expulsé» qui s’apprête à rentrer au pays… avec des fers au pied, ou presque, pensai-je. Confronté à ce genre de scène, il est en effet difficile de ne pas faire de rapprochement entre les esclaves d’hier, envoyés par force au-delà des mers, et les expulsés d’aujourd’hui, renvoyés dans leur pays d’origine par les airs, cette fois, mais également par la force…

En haut de la passerelle, je toise les trois policiers présents avec un certain mépris – c’est plus fort que moi. Deux sont en uniforme et bavardent, décontractés, avec les hôtesses. Le troisième est plus tendu. Habillé dans un style légèrement suranné qui rappelle celui des années quarante – feutre mou et imperméable -, il promène son regard sombre sur le tarmac. Tous ont l’air d’attendre quelque chose, on ne sait trop quoi. Et j’ai beau, en passant devant eux, les dévisager un à un, ils ne me regardent pas. Ni moi ni les autres passagers, d’ailleurs, qui leur jettent également des œillades peu amènes. Sans doute faut-il voir dans cette attitude d’évitement une volonté de ne pas exacerber la tension ambiante...

A bord de l’appareil, le malaise est évident. Parmi les voyageurs, pour la plupart Maliens, les commentaires fusent. «Quoi ? C’est pas possible, s’insurge l’un d’eux. Maintenant, ils nous renvoient avec nos propres avions !» Ou encore : «Et si nous expulsions tous les Français qui travaillent chez nous de manière non déclarée ?» Ambiance… Finalement, les portes se referment et le Malien en voie d’expulsion reste au sol, méditant sur son triste sort. Commentaire du commandant de bord, agacé: «Désolé pour le retard et pour ce passager inacceptable (sic) que les autorités françaises voulaient nous imposer…»

Une fois à Bamako, j’apprendrai que les autorités maliennes s’apprêtent à signer l’accord de gestion concertée des flux migratoires avec la France. Le ministre français de «l’invasion, euh… immigration», Eric Besson, doit se rendre à Bamako les 27 et 28 mars pour finaliser l’accord. Après avoir résisté plusieurs années, le président malien Amadou Toumani Touré va-t-il céder à la pression française ? C’est la hantise des travailleurs de l’Association malienne des expulsés (AME) qui fournissent un gros travail de prise en charge et de réinsertion des «refoulés», les accueillant quotidiennement à Bamako.

La colère dans les yeux, le secrétaire général de l’AME, Mamadou Keïta, explique. «Le Mali est un point de passage pour ceux qui veulent émigrer au Nord, mais aussi le point de chute des clandestins refoulés par les pays voisins. Une fois à Bamako, beaucoup de ces personnes y restent, même sans papiers, et vivent de petits boulots, comme des Africains normaux, sans que cela pose de problèmes. C’est ça le grand Mali ! Mais ce qui est prévu dans l’accord franco-malien, c’est que Bamako participe activement à la répression de l’immigration illégale, comme la Mauritanie le fait sous l’influence de l’Espagne. Les milliers de sans-papiers vivant au Mali se retrouveront dans des centres de rétention financés par la France, en attendant d’être expulsés à leur tour, quelque part plus au Sud! C’est ça, «l’externalisation» des frontières européennes…»

Ce «grand Mali», carrefour de civilisations millénaires et berceau d’empires fascinants, y résistera-t-il ?